Epilogue
~ Thème musical ~
Libera me from hell ~ Gurren Lagann
Ca naquit du plus profond d’elle-même, elle ne sait plus vraiment d’où. Une voix lui souffla juste que c’était la meilleure solution pour tout régler. Tout effacer. D’une simple flammèche la paille entière s’enflamma et crépita au rythme des étincelles qui se répandirent comme une trainée de poudre dans tout le château. Impassible, elle, elle regardait tout cela de loin, admirant son œuvre comme on regarde la chute de la plus belle de ses toiles. Les premiers cris l’émerveillèrent presque, observer ses silhouettes courir en tout sens pour sauver leur misérable vie, elle en ressentit un sentiment de satisfaction encore jamais éprouver, elle qui jusque là n’avait été que malheureuse victime du destin. Bientôt, des langues de feu surgirent des tourelles et vinrent caresser langoureusement le ciel. Elle jubilait, et sa joie ne fit que redoubler quand elle entendit le cri tant attendu pendant ses longues minutes. Le cri de la femme cernée, assiégée, le cri de celle qui ne peut se défendre face à l’adversité, peut-être au fond, était-ce le propre écho du cri de haine qu’elle n’avait jamais pu pousser. Ses larmes étaient peut-être les siennes, celles qu’elle avait cessé de verser à partir de ses huit ans, âge où elle avait à jamais oublié le goût du chagrin. Dans la neige, elle l’avait englouti.
Ainsi, Eirlys Naeryan écouta les derniers hurlements de sa rivale et de sa reine, emprisonnée dans la cage enflammée qu’elle avait crée pour elle, en compagnie de ses dévoués serviteurs et autres gens résidant dans la demeure du souverain. Qu’ils soient tous absorbés par le feu et périssent par lui. Il ne substituera rien de ce qui a été en ces lieux, tout sera enterré et noyé sous les cendres. Et sans un mot, elle se détourna, son long manteau noir, parure de la mort, voletant derrière elle. Elle enfourcha prestement le cheval qu’elle avait dérobé aux écuries royales avant d’y mettre le feu et partit au galop immédiatement, profitant dans un élan d’extase pur la caresse du vent sur son visage, le crin du cheval sous ses doigts enfoncés dans sa crinière, le tremblement de la terre sous ses sabots, le soleil qui à l’horizon finissait sa course éternelle, tout… Tout dont elle pouvait se nourrir, elle le prenait, faisant perdre la tête à ses sens, savourant à l’infini cet unique moment de liberté qu’elle aurait jamais dans toute son existence, elle qui n’avait été remplie que de noirceur, elle rit à la face du monde. Quand tout s’acheva, elle rouvrit les yeux et contempla le bateau devant elle où les marins s’affairaient. Elle était arrivée au port. La fin de cette vie et le début d’une autre qui débuterait par un voyage. Sa main flatta l’encolure de la bête, comme pour lui pardonner son prochain geste. Elle descendit et alla le vendre en échange d’une place à bord du premier bateau en partance pour le continent nord.
« Eirlys Naeryan ! »
Tiens ? Il y avait encore quelqu’un de vivant qui se souvenait d’elle ? Elle stoppa son pas alors qu’elle s’apprêtait à monter dans l’embarcation. Autour d’elle, les gens allaient et venaient, se criant d’ultimes recommandations, des ordres, se querellant ou s’aimant, mais elle n’en avait cure. Dans ses yeux passa une lueur où pitié et tendresse se mêlaient étrangement dans ce vert tandis qu’elle se retournait vers lui. Vers son roi. Comment avait-il échappé à l’incendie ? Elle ne le savait, et au fond, ne s’en souciait pas. Tout ce qui importait était qu’il se tenait là, à quelques pas d’elle, la regardant comme si sa propre vie de souverain en dépendait. Ce n’était plus le monarque qui la courtisait, mais son ami d’enfance, un pauvre garçon à qui l’on avait ordonné toute sa vie de s’exercer au métier du pouvoir et qui se voyait retirer la seule personne qui l’avait vu autrement qu’en tant qu’héritier de la couronne. Dans une ultime tentative de reprise de soi, il s’adressa à elle à nouveau :
« Je t’ordonne de revenir, Eirlys Naeryan ! Tu ne quitteras jamais ces terres sans mon accord, je suis ton roi ! »
Elle eut un minuscule sourire en le fixant, moquerie ou piété ? Ah, qui le sait…
« J’ai détruit votre maisnie mon roi, que pourrais-je vous apporter de plus ? La mort ? Je ne vous causerais que des peines, mon roi, avant que de vous apporter un peu de joie. »
« Je me moque de la joie et du bonheur ! La seule chose que je désire, c’est toi ! »
La Neishaane eut un mouvement d’impatience devant sa conviction à la faire revenir. Qu’attendait-il d’elle ? Elle ne serait jamais à lui et le savait au plus profond d’elle-même. Elle ne lui était pas destinée. Leur univers s’étaient croisés que par le bon vouloir des dieux qui, hélas, aiment faire souffrir les habitants de ce monde. Le choc entre leurs étoiles avait été rude, pourraient-ils s’en remettre ? Elle n’avait pas besoin de lui, et lui non plus. Le problème c’est qu’il ne le savait pas. Ses sourcils blancs se froncèrent. Elle allait lui apprendre. D’un mouvement ample, elle déploya sa cape, révélant son bras vêtu du sombre tissu, et sa main gantée au bout de laquelle, entre les doigts fermement serrés, s’exhibait une arme dont la lame brillait étrangement dans la douce lueur du crépuscule. La serpe. Celle-là même qui avait étincelé au clair de lune lors de cette ténébreuse nuit où elle avait tué le père d’Ethuld, mettant ainsi ce dernier sur le trône. Il eut un hoquet et la fixa de ses yeux écarquillés d’horreur. Cela ne pouvait être pour lui.
« Assez ! Je suis Eirlys Naeryan, unique survivante de cette famille ! Mon père adoptif est mort noyé. De mon chant, j’ai fait résonner la montagne et déclencher l’avalanche qui a avalé ma mère et ma sœur. Mon frère, quant à lui, je l’ai dévoré en compagnie des bêtes féroces de la forêt qui m’avaient accueilli comme l’une des leurs. Quiconque a osé traverser la forêt de gwenhwyfar, nous l’avons pris en charge, moi et ma meute, et nous avons dévoré ses entrailles. La seule personne qui a réussi à me dompter, Draliwan Sew, a cru m’usurper en me faisant oublier qui j’étais et en me volant mon nom pour m’octroyer celui de Kelis l’orphelin. Ce seul maître que j’ai jamais eu, je l’ai tué à mon tour en le livrant aux à l’autorité royale après qu’il m’ait initié aux meurtres et m’ait fait tuer votre père et votre oncle. J’ai mis également fin aux jours de votre épouse en brûlant votre château. Tout ceci, je l’ai fait et le referai si je le devais. Alors, vous, mon roi, qui êtes-vous pour m’ordonner de rester à vos côtés puisque je ne vous reconnais pas pour maître s’il en est que vous me dépassez uniquement par la hiérarchie ? »
Il y eut un silence troublé par la mélodie du vent se mêlant aux clapotis des vagues de la mer teintée d’orangé par le soleil qui disparaissait peu à peu. Eirlys tenait toujours sa serpe, la pointe vers le bas, haute et fière comme une déesse des anciens temps, elle le jaugeait de toute sa grandeur, lui qui était tombé à genoux sous le choc de sa fureur. Ethuld se courba sous le poids d’un nouveau fardeau sur ses épaules, son visage n’exprimait rien sinon le désespoir.
« Je m’en moque, je ne veux que toi… »
Et alors, elle ressentit après de longues années le goût amère du remord dans sa bouche. Elle s’avança vers lui après avoir rengainé son arme, et comme une mère, elle l’étreignit, entourant sa tête brune de ses fins bras pour l’attirer contre elle. Enfant, il enfouit son visage contre son visage et à travers le tissu elle perçut l’humidité des larmes. Son visage d’albâtre se tourna à la face du ciel, le maudissant pour le sort cruel que ses dieux imposaient. Puis, elle chanta, chanson de promesses et de serments qui jusqu’à la mort durent. Elle chanta pour lui et pour sa peine. Elle chanta pour sa douleur. Figé dans le temps, tout l’écouta, la ville dont le bruit s’était tu, le bruit, la rumeur de ses habitants, le hurlement du vent dans les voiles et les flots au loin. Plus rien n’émettait d’écho si ce n’était à son propre chant, faisant miroiter des images anciennes et oubliées de tous, revivre dans les mémoires ce qui avait été longtemps oublié, et qui le sera à nouveau quand tout sera terminé. Caressant ses cheveux, elle chantait, elle priait pour son salut et son bonheur. Dans la brume de son esprit envahit par les notes, elle voyait tout. Il serait heureux, oui. Wienna serait rappelée, seule candidate au titre de prochaine reine. Elle reviendrait auprès de celui qu’elle aimait. Ensemble, ils reconstruiraient un château, plus beau et plus prestigieux. Ils s’aimeraient et leur lignée serait éternelle. Leur avenir était assuré. Et elle, pauvre Neishaane qui aurait mieux fait de retourner à la neige où sa mère biologique l’avait fait tomber, n’y figurait pas.
Lentement, avec précaution, elle le lâcha. Il retomba endormi sur le sol. Dans son bagage, elle prit une cape et l’en recouvrit. Puis, sans un regard en arrière, elle se détourna à nouveau et monta à bord du bateau, espérant déjà voir au loin les montagnes enneigées qui l’avait vu naître. C’était son domaine, là où elle pourrait reposer éternellement et être en paix avec elle-même. La neige, pure et blanche.
~ FIN ~
