Ken no yami

Ecrits

Eirlys Naeryan ~ Epilogue

le 25/03/2008 à 19h27

Epilogue

~ Thème musical ~
Libera me from hell ~ Gurren Lagann

 

   Ca naquit du plus profond d’elle-même, elle ne sait plus vraiment d’où. Une voix lui souffla juste que c’était la meilleure solution pour tout régler. Tout effacer. D’une simple flammèche la paille entière s’enflamma et crépita au rythme des étincelles qui se répandirent comme une trainée de poudre dans tout le château. Impassible, elle, elle regardait tout cela de loin, admirant son œuvre comme on regarde la chute de la plus belle de ses toiles. Les premiers cris l’émerveillèrent presque, observer ses silhouettes courir en tout sens pour sauver leur misérable vie, elle en ressentit un sentiment de satisfaction encore jamais éprouver, elle qui jusque là n’avait été que malheureuse victime du destin. Bientôt, des langues de feu surgirent des tourelles et vinrent caresser langoureusement le ciel. Elle jubilait, et sa joie ne fit que redoubler quand elle entendit le cri tant attendu pendant ses longues minutes. Le cri de la femme cernée, assiégée, le cri de celle qui ne peut se défendre face à l’adversité, peut-être au fond, était-ce le propre écho du cri de haine qu’elle n’avait jamais pu pousser. Ses larmes étaient peut-être les siennes, celles qu’elle avait cessé de verser à partir de ses huit ans, âge où elle avait à jamais oublié le goût du chagrin. Dans la neige, elle l’avait englouti.

 

   Ainsi, Eirlys Naeryan écouta les derniers hurlements de sa rivale et de sa reine, emprisonnée dans la cage enflammée qu’elle avait crée pour elle, en compagnie de ses dévoués serviteurs et autres gens résidant dans la demeure du souverain. Qu’ils soient tous absorbés par le feu et périssent par lui. Il ne substituera rien de ce qui a été en ces lieux, tout sera enterré et noyé sous les cendres. Et sans un mot, elle se détourna, son long manteau noir, parure de la mort, voletant derrière elle. Elle enfourcha prestement le cheval qu’elle avait dérobé aux écuries royales avant d’y mettre le feu et partit au galop immédiatement, profitant dans un élan d’extase pur la caresse du vent sur son visage, le crin du cheval sous ses doigts enfoncés dans sa crinière, le tremblement de la terre sous ses sabots, le soleil qui à l’horizon finissait sa course éternelle, tout… Tout dont elle pouvait se nourrir, elle le prenait, faisant perdre la tête à ses sens, savourant à l’infini cet unique moment de liberté qu’elle aurait jamais dans toute son existence, elle qui n’avait été remplie que de noirceur, elle rit à la face du monde. Quand tout s’acheva, elle rouvrit les yeux et contempla le bateau devant elle où les marins s’affairaient. Elle était arrivée au port. La fin de cette vie et le début d’une autre qui débuterait par un voyage. Sa main flatta l’encolure de la bête, comme pour lui pardonner son prochain geste. Elle descendit et alla le vendre en échange d’une place à bord du premier bateau en partance pour le continent nord.

 

« Eirlys Naeryan ! »

 

   Tiens ? Il y avait encore quelqu’un de vivant qui se souvenait d’elle ? Elle stoppa son pas alors qu’elle s’apprêtait à monter dans l’embarcation. Autour d’elle, les gens allaient et venaient, se criant d’ultimes recommandations, des ordres, se querellant ou s’aimant, mais elle n’en avait cure. Dans ses yeux passa une lueur où pitié et tendresse se mêlaient étrangement dans ce vert tandis qu’elle se retournait vers lui. Vers son roi. Comment avait-il échappé à l’incendie ? Elle ne le savait, et au fond, ne s’en souciait pas. Tout ce qui importait était qu’il se tenait là, à quelques pas d’elle, la regardant comme si sa propre vie de souverain en dépendait. Ce n’était plus le monarque qui la courtisait, mais son ami d’enfance, un pauvre garçon à qui l’on avait ordonné toute sa vie de s’exercer au métier du pouvoir et qui se voyait retirer la seule personne qui l’avait vu autrement qu’en tant qu’héritier de la couronne. Dans une ultime tentative de reprise de soi, il s’adressa à elle à nouveau :

 

« Je t’ordonne de revenir, Eirlys Naeryan ! Tu ne quitteras jamais ces terres sans mon accord, je suis ton roi ! »

 

   Elle eut un minuscule sourire en le fixant, moquerie ou piété ? Ah, qui le sait…

 

« J’ai détruit votre maisnie mon roi, que pourrais-je vous apporter de plus ? La mort ? Je ne vous causerais que des peines, mon roi, avant que de vous apporter un peu de joie. »  

 

« Je me moque de la joie et du bonheur ! La seule chose que je désire, c’est toi ! »

 

   La Neishaane eut un mouvement d’impatience devant sa conviction à la faire revenir. Qu’attendait-il d’elle ? Elle ne serait jamais à lui et le savait au plus profond d’elle-même. Elle ne lui était pas destinée. Leur univers s’étaient croisés que par le bon vouloir des dieux qui, hélas, aiment faire souffrir les habitants de ce monde. Le choc entre leurs étoiles avait été rude, pourraient-ils s’en remettre ? Elle n’avait pas besoin de lui, et lui non plus. Le problème c’est qu’il ne le savait pas. Ses sourcils blancs se froncèrent. Elle allait lui apprendre. D’un mouvement ample, elle déploya sa cape, révélant son bras vêtu du sombre tissu, et sa main gantée au bout de laquelle, entre les doigts fermement serrés, s’exhibait une arme dont la lame brillait étrangement dans la douce lueur du crépuscule. La serpe. Celle-là même qui avait étincelé au clair de lune lors de cette ténébreuse nuit où elle avait tué le père d’Ethuld, mettant ainsi ce dernier sur le trône. Il eut un hoquet et la fixa de ses yeux écarquillés d’horreur. Cela ne pouvait être pour lui.

 

« Assez ! Je suis Eirlys Naeryan, unique survivante de cette famille ! Mon père adoptif est mort noyé. De mon chant, j’ai fait résonner la montagne et déclencher l’avalanche qui a avalé ma mère et ma sœur. Mon frère, quant à lui, je l’ai dévoré en compagnie des bêtes féroces de la forêt qui m’avaient accueilli comme l’une des leurs. Quiconque a osé traverser la forêt de gwenhwyfar, nous l’avons pris en charge, moi et ma meute, et nous avons dévoré ses entrailles. La seule personne qui a réussi à me dompter, Draliwan Sew, a cru m’usurper en me faisant oublier qui j’étais et en me volant mon nom pour m’octroyer celui de Kelis l’orphelin. Ce seul maître que j’ai jamais eu, je l’ai tué à mon tour en le livrant aux à l’autorité royale après qu’il m’ait initié aux meurtres et m’ait fait tuer votre père et votre oncle. J’ai mis également fin aux jours de votre épouse en brûlant votre château. Tout ceci, je l’ai fait et le referai si je le devais. Alors, vous, mon roi, qui êtes-vous pour m’ordonner de rester à vos côtés puisque je ne vous reconnais pas pour maître s’il en est que vous me dépassez uniquement par la hiérarchie ? »

 

   Il y eut un silence troublé par la mélodie du vent se mêlant aux clapotis des vagues de la mer teintée d’orangé par le soleil qui disparaissait peu à peu. Eirlys tenait toujours sa serpe, la pointe vers le bas, haute et fière comme une déesse des anciens temps, elle le jaugeait de toute sa grandeur, lui qui était tombé à genoux sous le choc de sa fureur. Ethuld se courba sous le poids d’un nouveau fardeau sur ses épaules, son visage n’exprimait rien sinon le désespoir.

 

« Je m’en moque, je ne veux que toi… »

 

   Et alors, elle ressentit après de longues années le goût amère du remord dans sa bouche. Elle s’avança vers lui après avoir rengainé son arme, et comme une mère, elle l’étreignit, entourant sa tête brune de ses fins bras pour l’attirer contre elle. Enfant, il enfouit son visage contre son visage et à travers le tissu elle perçut l’humidité des larmes. Son visage d’albâtre se tourna à la face du ciel, le maudissant pour le sort cruel que ses dieux imposaient. Puis, elle chanta, chanson de promesses et de serments qui jusqu’à la mort durent. Elle chanta pour lui et pour sa peine. Elle chanta pour sa douleur. Figé dans le temps, tout l’écouta, la ville dont le bruit s’était tu, le bruit, la rumeur de ses habitants, le hurlement du vent dans les voiles et les flots au loin. Plus rien n’émettait d’écho si ce n’était à son propre chant, faisant miroiter des images anciennes et oubliées de tous, revivre dans les mémoires ce qui avait été longtemps oublié, et qui le sera à nouveau quand tout sera terminé. Caressant ses cheveux, elle chantait, elle priait pour son salut et son bonheur. Dans la brume de son esprit envahit par les notes, elle voyait tout. Il serait heureux, oui. Wienna serait rappelée, seule candidate au titre de prochaine reine. Elle reviendrait auprès de celui qu’elle aimait. Ensemble, ils reconstruiraient un château, plus beau et plus prestigieux. Ils s’aimeraient et leur lignée serait éternelle. Leur avenir était assuré. Et elle, pauvre Neishaane qui aurait mieux fait de retourner à la neige où sa mère biologique l’avait fait tomber, n’y figurait pas.

 

Lentement, avec précaution, elle le lâcha. Il retomba endormi sur le sol. Dans son bagage, elle prit une cape et l’en recouvrit. Puis, sans un regard en arrière, elle se détourna à nouveau et monta à bord du bateau, espérant déjà voir au loin les montagnes enneigées qui l’avait vu naître. C’était son domaine, là où elle pourrait reposer éternellement et être en paix avec elle-même. La neige, pure et blanche.

~ FIN ~

Eirlys Naeryan ~ Chapitre 5

le 23/03/2008 à 02h39

Chapitre 5


~ Thème musical ~


A distance there is ~ Theatre of Tragedy


 


   Au cœur du château fleurissaient trois roses plus magnifiques les unes que les autres. Il n’y avait que la noire qui égratignait les autres.


 


   Une goutte glissa le long de la fine tige et, terminant sa course à son bout, plongea dans le vide infini jusqu’au sol. La jeune fille aux cheveux blancs huma avec volupté le parfum de la plante, fermant les yeux pour mieux se concentrer sur sa senteur qui se mêlait harmonieusement avec l’humidité régnant autour d’elle. Minute après minute, Eirlys Naeryan appréciait sa solitude dans le vaste jardin royal qui était d’habitude bien trop envahi par les nobles et autres personnes ennuyeuses pour posséder un quelconque intérêt pour elle. Ces gens étaient frivoles. Ils ne pensaient qu’à s’extasier sur la beauté extérieure du lieu sans en chercher les profondeurs et les secrets. La pluie les avait effrayés et ils étaient tous rentrés pitoyablement à l’intérieur où ils devaient se remettre de leur frayeur en prenant une collation parmi toutes celles de la journée. Elle eut une pensée de mépris pour eux et se replongea dans la contemplation de la rose dans sa main délicate. Le velours noir de ses vêtements tranchait sur sa peau d’albâtre qui n’en faisait que plus ressortir le rouge sanguin de la fleur. Elle offrait une charmante image en vérité. Qui aurait cru en la regardant qu’il y avait de cela deux ans elle avait les manières et la vie d’un garçon habitué aux rudes taches ?


 


   La cour l’avait bien transformé. Bien ? Ah, était-ce une bonne chose que cette ancienne fille des montagnes, sauvageonne parmi les bêtes et meurtrière soit élevée comme si elle descendait d’une quelconque famille prestigieuse ? Dès que son identité avait éclaté au grand jour et son tuteur arrêter et exécuter, le roi lui-même avait ordonné à ce qu’elle soit logé dans les quartiers des femmes du château et déclaré qu’il la prendrait totalement à sa charge. Quiconque d’un tant soit peu malin aurait vu clair à travers ces propos, ce que ne manquait pas de faire la totalité des habitants de la région, toute classe confondue. Pourtant, Ethuld ne tenta jamais de s’approcher plus que nécessaire de celle qui s’était entraînée à l’épée avec lui autrefois. Il n’y avait, en effet, nul besoin de franchir la distance matérielle entre eux. Ils s’étaient regardés, épiés durant les années qui avaient suivi le dernier assassinat de la jeune fille, guettant l’un chez l’autre un geste. Qu’attendait-il d’elle ? Lui-même ne le savait pas très bien, de même qu’elle non plus ne savait pas ce qu’elle recherchait dans la quête de son attention. Elle le regardait mûrir et s’acquitter avec de plus en plus de facilité à son devoir de souverain. Lui, il observait la femme qu’elle devenait, d’une beauté dangereuse irradiant d’un pouvoir inconnu qu’il n’aurait su décrire et qu’il avait toujours senti chez elle. Ca le terrifiait et l’attirait en un sens. Il la craignait.


 


   C’est sûrement pour ça qu’il ne tarda pas à se marier. La princesse venait d’une région bien loin de celle où ils vivaient, elle avait été choisie avec soin par les conseillers du roi d’après ce qu’Eirlys avait entendu dire. Leur union, en plus d’accroître le territoire, augmenterait la puissance du pays. Au grand détriment de tous. La mariée s’avéra bien vite impossible à vivre, et cela dès son arrivée. Lors du mariage, les yeux d’Ethuld se posèrent sur Eirlys et ne la lâchèrent pas durant tout le temps que dura la cérémonie. Il ne daigna se désintéresser d’elle que lorsqu’elle se leva pour quitter la salle. N’importe qui aurait été jugé pour cet affront, mais il n’en fut rien pour elle. La nouvelle reine y sentit quelque affaire douteuse et se pencha immédiatement sur le cas de la Neishanne, jalousie et curiosité ne faisant qu’un avec elle. Elle ordonna un entretien avec la protégée du roi et lui demanda d’une façon courtoise exagérée à l’extrême quel était son rôle dans la maisnie. L’ancien assassin était trop rusé pour ne pas savoir jouer avec les mots, décelant que le moindre écart déclencherait son renvoi sans plus tarder. Elle estima s’en tirer à bon compte lorsqu’elle se vit attitrée le rôle de dame de compagnie de la reine. Eirlys Naeryan se révéla d’un ennui déconcertant. Elle ne faisait rien pour distraire sa souveraine, même un moindre effort pour se montrer agréable avec elle. Cette dernière comprit qu’elle la jugeait avec indifférence et se mit alors à la détester réellement, autant pour l’attrait qu’elle inspirait à son époux que pour son attitude hautaine et possédant tellement plus de charisme que la sienne.


 


   Elle ne se retourna même pas lorsqu’elle entendit un bruit de pas derrière elle. Il y avait l’odeur de la rose, celle des larmes du ciel et de la terre mouillée. Et son odeur à lui. Elle la reconnaissait entre toutes.


 


« Je savais que je te trouverais ici. »


 


« Suis-je donc si prévisible ? »


 


   Pendant des mois la rivalité entre les deux femmes avait été le principal sujet de conversation à la cour. Il n’était pas rare de voir des femmes se quereller pour un homme, mais le fait que l’homme en question ne soit autre que le souverain, et que des deux femmes, l’une soit une princesse provenant d’une lignée sans tare, et l’autre une légende vivante qui aurait vécu parmi les loups blancs de la forêt, rendait la chose plus captivante. La seule arme que pouvait posséder la Neishanne face à son ennemi et au pouvoir qu’il avait sur elle était la ruse et l’intelligence. Elle tente de l’humilier par tous les moyens. Son statut de dame de compagnie faisait qu’elle devait la suivre partout et ainsi la supporter sans arrêt, de même qu’elle avait l’obligation d’exécuter ses moindres désirs. Si elle lui avait demandé de se rouler dans la boue, elle aurait été contrainte de le faire, mais elles savaient toutes d’eux que s’abaisser à une vengeance si simple aurait souillé l’honneur de la première. Le jour où sa victoire avait été complète était le jour où l’autre avait eu la mauvaise idée de lui ordonner de chanter. Eirlys l’avait regardé, abasourdie, se demandant si elle faisait exprès, puis un pâle sourire s’était dessiné sur ses lèvres. Qu’importe que cette créature ait la présomption de croire qu’elle pouvait rester de marbre face à son chant, elle le regretterait. Et ainsi, celle dont les cordes vocales attirait les animaux et les charmait, de même que les ombres, chanta, et sa voix qui n’avait plus résonné depuis ses huit ans monta en flèche vers la tour la plus haute du château, les vitraux tintèrent dans un son cristallin incroyable. La reine écarquilla les yeux en voyant le monde se déformer autour d’elle. Elle ne refit plus jamais cette erreur, mais le fait était là. Elle aussi ne pouvait plus regarder la jeune fille sans sentir une profonde peur se réveiller en elle.


 


« Pourquoi me fuis-tu ? »


 


   On aurait pu croire qu’Eirlys serait devenu l’amante du roi. Cette chance inespérée lui tendait les bas comme jamais. Elle avait dix-sept ans, était dans la fleur de l’âge, et sa grâce dépassait de loin celle de la souveraine qui après l’épisode du chant avait été déclarée à moitié folle, ayant été la seule touchée par la voix de la Neishaane. Après tout, il était de notoriété publique qu’Ethuld avait partagé sa couche avec quelques filles lors de ses voyages et qu’il avait trois ou quatre bâtards dans le pays. Son amour pour Eirlys n’était inconnu de personne, si elle devenait sa favorite un grand avenir s’ouvrait devant elle. Mais le désirait-elle vraiment ? Au fond d’elle-même, elle se doutait bien que sa seule attirance envers Ethuld était due au réveil de sa féminité et au fait qu’il avait été le seul homme avec qui elle s’était sentie proche dans un monde où elle s’était retrouvée seule et sans arme. Les moments où ils se croisaient étaient devenus plus nombreux, il avait tenté plusieurs fois de lui voler des caresses au passage, en vain. Elle avait fini par attendre la pluie, comme aujourd’hui, pour oser sortir de ses appartements.


 


   Il la saisit violemment par le poignet et la plaqua contre le mur le plus proche. Elle leva ses yeux verts vers lui et le sentit tressaillir tandis que ses propres doigts n’avaient pas lâché la rose et se piquaient d’eux-mêmes à ses épines.


 


« Tu n’as pas idée de tout ce que je pourrais t’offrir. »


 


   Son ton était presque suppliant tellement il la désirait. A vrai dire, elle était la seule fille qu’il n’ait jamais traité comme un garçon puisqu’il avait cru une grande partie de sa vie qu’elle en était un. Il la voyait comme un égal et de ce fait voulait la posséder. Pour la dominer.


 


« Au contraire, tu n’as pas idée à quel point. »


 


   Elle se dégagea prestement de son emprise et s’écarta de lui, jetant la fleur à ses pieds. Il n’eut pas une pensée pour elle et l’écrasa de son pied en faisant un pas vers elle. Elle eut une bouffée de pitié pour lui. Il l’avait tellement désiré, elle, l’objet entretenu de cette légende qui en fait de compte n’avait été qu’une période où son instinct de survie avait été plus fort que tout. Quel charme lui avait-elle lancé pour qu’il tienne tellement à se l’accaparer. Elle-même l’ignorait. Il y avait longtemps qu’elle avait cessé de chercher des explications à sa nature étrange et s’en était accommodé. On disait qu’elle avait une singulière attraction sur les êtres, peut-être parce que ses origines inconnues qui faisaient le fantastique être qu’elle était se sentaient de très loin. Elle repensa soudain à un événement antérieur à cette rencontre. Un jour, où, accoudée au balcon, profitant d’une courte liberté avant que la reine ne la rappelle, elle admirait le paysage en silence. Elle avait perçu une présence à ses côtés. Sans se détourner de sa contemplation, elle avait reconnu les longs cheveux blonds et l’aura de la personne. Wienna. Elles n’avaient pas tardé à entendre la voix tant redoutée dans le lointain, lui ordonnant de venir.


 


« Parfois, je me demande comment vous faites pour rester tellement calme en sa présence. »


 


   C’était Wienna qui venait de parler. Depuis qu’elle avait appris que Kelis était Eirlys, elle s’était mis à s’adresser à la Neishaane avec un respect nouveau, plaçant en quelques sortes une barrière entre elles deux. Son attitude distance était étrange d’autant plus qu’aujourd’hui, après un an où Eirlys vivait au château, elle s’obligeait à lui adresser la parole à nouveau. La Neishaane la contemplait. Les yeux perdus dans le lointain, le vent soulevant ses mèches sur ses épaules, une résolution inhabituelle emplissait tout son être, même si elle persistait à éviter son regard.


 


« Ethuld aurait dû vous choisir. »


 


« Je ne le mérite pas. »


 


« Pourquoi ? »


 


   Elle n’avait rien répondu. Tout comme les autres, Wienna ne savait pas quel avait été son rôle dans le meurtre du père d’Ethuld, l’ancien roi aimé et respecté de tous.


 


« Tout le monde a ses défauts, Eirlys, ne croyez pas qu’être parfaite vous fera mériter son amour. Vous ne pouvez pas changer le passé. Il fait ce que vous êtes, et c’est ainsi qu’il vous aime. »


 


« Vous ne savez pas. »


 


« Si, je sais. »


 


   Eirlys l’avait contemplé avec stupeur, mais la jeune fille souriait avec douceur. Elle s’était tournée et, d’un geste protecteur, avait saisi ses mains dans les siennes en dardant ses yeux de saphir dans ses deux émeraudes. Elle était incroyablement plus belle qu’elle en cet instant, songea Eirlys qui soutint son regard. Et avait même qu’elle parla, elle avait compris.


 


« J’ai payé votre dernier meurtre, il m’a suffit de négocier un seul de mes plus précieux bijoux. Je savais que votre père adoptif était un meurtrier, mon père avait déjà fait appel à ses services, mais son complot avait été découvert et l’avait couvert de déshonneur. C’est pour ça que j’ai été envoyée ici. Je suis l’otage qui garantit sa loyauté en quelque sorte. »


 


   Ses yeux brillèrent un peu trop tandis qu’elle continuait. 


 


« Au départ, si je vivais en ces lieux, c’était parce que j’étais destinée à Ethuld. Nous aurions dû nous marier, cela avait été décidé dès notre naissance, mais comment son père aurait-il pu le laisser épouser la fille d’un traître par la suite ? Mais je l’aimais. Je l’aimais tellement. Quand j’ai su qui avait organisé le meurtre de son père, j’ai voulu me venger. Ce que je n’avais pas prévu, c’était votre identité, j’étais tellement persuadée que vous étiez un garçon. Vous auriez tué le meurtrier et j’aurais révélé que c’était moi qui vous avez payé pour ça, mais tout a échoué quand vous avez montré au monde qui vous étiez. Si je vous dénonçais pour votre précédent meurtre et le réel métier de Draliwan, je détruisais la dernière parcelle de bonheur qui restait en Ethuld. Je ne pouvais pas. »


 


   Un sanglot secoua ses frêles épaules et des larmes se mirent à couler sur ses joues. Pourtant, elle souriait toujours.


 


« Mon père est mort. Je peux enfin partir de ces lieux et aller vers mon domaine où un mari me sera bientôt choisi. Vous voyez bien que vous n’êtes en rien responsable Eirlys, toute la faute retombe sur moi. »


 


   Et sans ajouter un mot, elle s’était enfuie. Pourquoi ce souvenir ressurgissait-il ? Wienna était partie depuis peu, mais Eirlys était habituée à oublier vite les gens, et peu au regret. Elle ne cessait de revoir l’image de Wienna s’éloignant, sa chevelure blonde volant autour d’elle. L’or des cheveux qui ne lui rappelait que trop bien ceux de Faonne. Elle se tourna vers Ethuld qui la contemplait toujours, la rose sous son pied. Saurait-il jamais les ténèbres de toute cette histoire et le conflit qu’il avait soulevé entre ces trois femmes ? Non, elle le préserverait. Ses sourcils se froncèrent. Il fallait que tout cela cesse. Maintenant.


 


« Mes terres natales me manquent. Je crois qu’il serait bon que j’entreprenne un voyage pour me rendre sur le continent nord. Je ne puis demeurer ici plus longtemps et abuser de votre hospitalité, mon roi. »

Eirlys Naeryan ~ Chapitre 4

le 22/03/2008 à 03h16

Chapitre 4


~ Thème musical ~


Break me down ~ Red


 


   Ce fut une mort silencieuse et rapide, il se rendit à peine compte de ce qui se passa. Le vieil homme n’eut que le temps de sentir un poids tomber avec légèreté sur lui à travers les draps fins, d’ouvrir les yeux pour croiser un regard d’émeraude et sa vie s’éteignit. Sa dernière sensation fut celle des doigts se pressant par pur automatisme sur l’artère de son cou, appuyant avec force sur l’os qui se rompit dans un craquement à peine perceptible. Son assassin goûta un instant la joie du crime accompli se répandant lentement dans ses veines puis sauta prestement du lit royal, ses bottes effleurant le sol sans bruit. Dans le noir, il vérifia que son sombre capuchon était bien en place sur sa tête de même que le masque recouvrant son visage, avant de s’élancer dans les couloirs obscurs du château. Le plus dur maintenant était de sortir. Entrer n’avait posé aucun problème, il avait suffit d’un déguisement de domestique, d’endormir quelques gardes ou d’en tuer dans le même calme quelques uns dont les cadavres gisaient dans des salles cadenassées, et le tour était joué. Il y avait ensuite eu l’approche de la nuit, l’attente du moment propice où il avait fallu frapper, et enfin la détente, la rupture.


 


   Pourquoi agissait-il ainsi ?


 


   Comme il s’y était attendu, il ne tarda pas à être repéré. Le premier à le découvrir mourut dans les secondes qui suivirent, non sans avoir poussé un cri d’alarme. Immédiatement, des lumières commencèrent à s’allumer, des voix à s’élever. Il entendit des pas précipités tout autour de lui et ne perdit pas une seconde, fonçant dans la première cachette sûre à proximité. Une foule de personnes étaient maintenant éveillée, soldats, domestiques, nobles, et invariablement, tous allaient vers la pièce la plus importante. Leur ardeur ne fit que redoubler devant le corps du garde étendu parterre, les gardes sortirent d’un même mouvement leur épée et allèrent au pas de course vers la chambre. Des murmures de stupéfaction commencèrent à courir par-ci, par-là, les rumeurs devinrent paroles et paroles ne tardèrent pas à atteindre le niveau de hurlement. Des servantes se mirent à se lamenter pitoyablement tandis que les hommes se reprochaient avec fureur leur incompétence. Ce fut cet instant qu’il choisit pour s’extraire de son abri et se faufiler dans les coins non éclairés pour fuir peu à peu le bruit à l’insu de tous. Avant de s’arrêter, lorsqu’une voix plus forte que les autres et empreinte d’autorité s’éleva.


 


« Que se passe t-il ici ? Ecartez-vous ! Ecartez-vous immédiatement ! »


 


   Il marqua un temps d’arrêt. Ses sourcils se froncèrent, puis il reprit son chemin, plus rapidement, s’enfonçant plus loin encore dans l’immensité de la résidence, ses pas résonnant de plus en plus profondément entre les pierres. Il savait où il devait arriver. Après des mois à avoir étudié les plans des lieux, il ne pouvait que savoir. Il accéléra le rythme. Cette nuit passerait comme les autres, il reviendrait auprès de son maître, celui qui l’avait recueilli il y avait de cela tellement longtemps, et ce dernier lui apprendrait à tuer, encore et encore, jusqu’à la fin. Il ne pourrait s’y soustraire. Cruel monotonie. Cruelle réalité où même sa chaire était fausse, un masque de plus sur son visage. A l’angle d’un couloir, il s’arrêta. La fenêtre se trouvait là, il ne lui suffisait plus que de l’escalader, après avoir abattu l’homme montant la garde devant, et de sauter… Araignée, les doigts de sa main s’enroulèrent d’eux même autour d’une serpe pendue à sa ceinture pour l’en décrocher. Imperceptiblement, il se replia, respirant l’ombre, incrustant la sienne dans celle régnant déjà, sa respiration se ralentit jusqu’à ne faire plus qu’une avec le rythme du château. Fauve, il fonça, se dégageant des ténèbres comme on s’échappe d’une tendre étreinte. Dans sa course, il se saisit rapidement d’un couteau de lancer pour l’envoyer vers son adversaire qui le reçut en plein dans l’œil. Le sang jaillit. Le garde hurla en portant ses mains à ses yeux. Le meurtrier se jeta férocement sur lui et enfonça sans cérémonie la pointe de son arme dans son cou, n’ayant cure du sang qui l’aspergea.


 


« Vous ! »


 


   Il était déjà sur le rebord de la fenêtre quand il l’entendit à nouveau. Il eut le temps de reconnaître le garçon non loin de lui et détourna vivement la tête, tentant de centrer son entière attention vers le bas, là où il devait atterrir. Il savait cependant que l’autre ne le laisserait pas filer aussi facilement. Il entendit la lame glisser hors du fourreau en même temps que des nœuds autrefois étranges et complexes se dénouaient dans son esprit, retournant le sens de son existence. Hélas, le temps n’était plus à ça depuis de longues années. Trop de grains s’étaient écoulés dans le sablier, et aucune main ne pourrait arrêter la machine en marche. Il osa un regard pour la lune, disque parfait d’un blanc tellement pur qu’il en paraissait irréel. Et alors, il revit tout. La forêt. Les loups. La chaire de son frère adoptif sous ses dents. La lutte pour rester en vie. La mort de sa sœur tant chérie. La tendresse noyée dans la folie maternelle. Il lui sembla même revoir celle qui courrait sur le chemin enneigé, serrant contre elle ce qui lui était le plus précieux au monde.


 


« C’est vous qui avez tué mon père ! »


 


   Pourquoi répondre ? La vérité s’imposait d’elle-même, et déjà il l’entendait courir vers lui, mais c’était trop tard, il s’envola. Ainsi, Ethuld, fils du roi qui maintenant n’était plus, vit la silhouette sombre de l’assassin de son père flotter dans les airs, sa serpe éclairée par la lumière lunaire. Dans un bruit feutré, il atterrit dans une meule de paix, plus bas, avant de se fondre parmi les ombres une nouvelle fois. Quelques minutes plus tard, il errait dans la forêt au alentour du château, s’appuyant aux arbres, cherchant désespérément un endroit où se poser. Il finit par se laisser tomber au sol, tout simplement. Quand son attention se porta sur la rivière, il y vit le reflet d’une jeune fille aux longs cheveux blancs souillée de sang de la tête aux pieds, encerclée par des loups, des renards et des rapaces nocturnes. Son dos se cambra et il se pencha en avant. Haletant, il reprit sa respiration au sol avant de se relever pour rentrer chez lui. Dans la pénombre de la maison, il distingua sans peine Draliwan. Sans un mot il soutint son regard. Tous deux savaient que le meurtre avait été accompli. Ce que Kelis n’avait pas prévu, c’était qu’il avait eu à assassiner le père de son meilleur ami, meilleur ami qui s’était toujours évertué à lui cacher sa véritable identité. Il n’avait aucun doute quant au fait que son amie d’enfance, Wienna, était au courant, et cette idée le révoltait d’autant plus qu’il avait été berné par deux personnes alors que lui-même ne faisait que mentir au monde entier sur son passé. Du moins en avait-il maintenant l’impression…


 


   Dans les mois qui suivirent ce funeste évènement, le peuple entier pleura son roi qui avait été juste et dévoué envers ses serviteurs. Le souverain fut enterré avec tous les honneurs et son fils unique, âgé seulement de quinze ans, dut prendre la couronne et endosser le rôle du pouvoir. Parmi la foule, Kelis pensait passer inaperçu, mais rien ne put empêcher le regard d’Ethuld de rencontrer le sien à travers tous les autres. Ils savaient que le plus âgé avait menti, mais ils savaient aussi que c’était pour la bonne cause. Il n’y avait que Kelis qui était au courant de tout ce que cela avait impliqué. Ethuld ne connaîtrait jamais la vérité de cette sombre affaire, et c’était tant mieux, car comment aurait-il pu lui avouer que la fonction de marchand n’était en réalité que la couverture de Draliwan, un maître assassin toujours plus ou moins impliqué dans les affaires politiques qui l’avait initié à l’art de la mort après l’avoir recueilli dans la forêt et lui avoir fait oublier tous ses souvenirs ? Cela ne pouvait être. Il était le loup dans la bergerie et en avait pleinement conscience, tout comme il réalisait le fait d’avoir été abusé à son insu. Le fëalocë avait crut endormir sa méfiance lorsqu’il était à l’état de bête sauvage en l’apprivoisant comme il l’aurait fait avec un quelconque animal. Totalement soumis, lui faire boire le liquide amnésique ne lui avait posé aucun problème. Blessé dans sa fierté autant que dans son amour propre, il ne chercha plus jamais à se retrouver en présence du nouveau roi, qui était de toute façon bien trop occupé pour se livrer à ses anciennes occupations. Les meurtres suivants s’enchaînèrent dans leur ronde infinie.


 


   Ce ne fut que deux ans plus tard qu’elle s’interrompit et que leurs destins se croisèrent de nouveau. Draliwan Sew n’accomplissait, et ne faisait pas accomplir, des meurtres rien que pour le plaisir, bien évidemment. Il était payé pour ça, et par une variété immense de différentes personnes telles que Kelis n’avait jamais pu toutes les répertorier. Pourtant, ceux qui faisaient le plus appel à lui étaient ceux des classes les plus élevés. Le nombre de complots dans l’aristocratie était incalculable. Il allait sans dire que le meurtre du père d’Ethuld avait lui aussi était prémédité et organisé, et par le frère du souverain lui-même qui avait grassement payé leur service pour cela. Il n’était pas difficile de deviner qu’après le père, le fils y passerait également. Le destin est joueur pourtant, et peut-être est-ce pour cela qu’il épargna la vie d’Ethuld. Ce ne fut pas lui que Kelis fut chargé d’assassiner, mais le véritable meurtrier de son père. Lorsqu’il avait demandé à Draliwan qui leur avait demandé de faire ce travail, ce dernier n’avait pas pu lui répondre, leur employeur ayant masqué son identité. Ce n’était pas une situation nouvelle pour eux, et de ce fait il ne se posa pas plus de question. Toujours est-il qu’il n’emporta pas sa serpe, ne souhaitant pas un face à face avec son ancien ami qui aurait pu mal se finir.


 


   Cependant, son unique expédition au château royal avait laissé ses traces. Les gardes avaient subi un entraînement intensif face aux situations de ce genre et aux individus tels que lui, sous ordre impératif d’Ethuld qui ne souhaitait pas revoir une tentative d’assassinat dans sa propriété. Alors qu’il croyait tendre au but, Kelis se fit découvrir par un soldat qui donna aussitôt l’alerte général, et sa proie prit aussitôt la fuite. Il ne perdit pas de temps, son unique souhait étant de clore cette affaire rapidement, il sentit déjà la rencontre fatidique avec Ethuld qu’il n’aurait voulu pour rien au monde. Arrivé aux remparts où le futur défunt s’était réfugié, il ne tarda pas à le repérer. Savait-il pour quelle raison on en voulait à sa vie ? Sûrement. Les gens comme lui ne vivait jamais avec la conscience tranquille tant leur lâcheté était grande. Sa vitesse était telle qu’il mit peu de temps à le rattraper et à se trouver devant lui. L’homme tomba au sol et tenta de ramper pour s’échapper. Nombre des victimes de Kelis lui avait demandé de les regarder au moment de leur mort, mais celle-ci lui posa une question différente de toutes les autres entendues jusqu’à son jour.


 


« Qui es-tu ? »


 


   Un vent souffla, balayant ses cheveux blancs devant son visage. Avec des gestes habiles et automatiques, il sortit un disque de sous ses vêtements. Au loin, il pouvait percevoir les cris des soldats qui s’approchaient un peu plus à chaque minute, il avait conscience de la présence de son roi parmi eux. Rien ne pouvait empêcher ce qui allait suivre à présent. Un éclair passa dans les yeux verts en même temps qu’une bribe de souvenirs. Sa main fine s’éleva et abaissa d’un geste souple son capuchon, révélant son visage à tous. A quinze ans, peu de choses pouvaient encore le faire passer pour un garçon, et encore moins son visage. Sa voix jaillit, claire et pure comme une eau limpide.


 


« Je suis Eirlys Naeryan, unique survivante de cette famille. Kelis est mort et il t’emporte avec lui. »


 


   L’éclat argenté luit dans la nuit et trancha avec une netteté impressionnante le cou du pauvre homme qui ne savait déjà plus s’il voguait dans le rêve ou la réalité. Eirlys contempla sa dépouille avec mépris et rattrapa le disque qui était revenu vers elle avant de la ranger. A quelques pas d’elle, Ethuld la fixait, abasourdi.


 


« Pourquoi l’as-tu tué ? »


 


« C’est lui qui avait payé Draliwan Sew pour tuer l’ancien roi. »


 


   Elle ne précisa pas qui avait joué le rôle de l’assassin. Son ancien maître fut arrêté cette nuit même et exécuté le lendemain. Au fond d’elle, l’animal savoura sa vengeance en même temps que sa renaissance.

Eirlys Naeryan ~ Chapitre 3

le 19/03/2008 à 16h49
Chapitre 3
~ Thème musical ~
Reading the stars ~ Ar Tonelico

« Tu n’as jamais entendu parler de cette légende, Kelis ? »

Son pied glissa promptement sur l’herbe fraîche tandis que son épée fusait. Le jeune garçon en face de lui n’eut que le temps d’esquisser un pas sur le côté pour éviter la lame sans toutefois pouvoir l’empêcher de tracer une mince ligne écarlate sur sa joue, effleurant au passage quelques mèches blanches. Un sourire passa sur son visage tant il sentait sa victoire proche. Cependant, Kelis s’était révélé avoir plusieurs tours dans sa manche, même si sa physionomie n’était pas idéale pour mener des combats, la ruse et la vitesse étaient ses principaux atouts. Ethuld écarquilla les yeux en le voyant brusquement disparaître de son champ de vision. Il n’eut dû sa survie qu’à ses réflexes qui le firent bondir en arrière afin d’éviter d’être balayé par la jambe de Kelis qui avait planté sans cérémonie sa propre épée au sol pour mieux s’y appuyer et se donner de l’élan. Il l’en dégagea rapidement tout en fonçant vers son adversaire qui s’était campé sur ses deux jambes, prêt à le recevoir. Il y eut un bruit métallique, trahissant l’entrechoquement des armes, puis un silence, l’affrontement du regard au-dessus des lames scintillantes dans le coucher du jour. Les yeux verts dans les yeux noirs. L’émeraude contre l’onyx. Chacun savait lequel avait le plus force entre eux, cela ne laissait aucun doute quant à l’issu du duel, et Kelis ne put qu’avaler sa salive en réalisant, une fois encore, son infériorité. Il finit par ouvrir la bouche. L’autre haussa les sourcils, surpris.

« Kelis ! Ethuld ! Mais qu’est-ce que tu fais ici ? Tu m’avais promis d’arrêter ! »

Les deux garçons se retournèrent d’un même mouvement vers celle à qui appartenait la voix qui venait de les interrompre. Elle les contemplait, appuyée contre un arbre. L’air sur son visage laissait clairement envisager son humeur, elle avait beau avoir leur âge, ils sentirent tous les deux un frisson d’angoisse traverser leur échine à l’idée que sa colère puisse surgir. Pourtant, elle se contenta de secouer la tête, ses longs cheveux blonds fouettant son visage. Quand elle reposa son regard sur eux, c’était avec indulgence.

« Allez Ethuld, viens. Je dirai que tu m’as accompagné au marché. »

Le dénommé Ethuld soupira et haussa les épaule.

« Je suppose que je n’ai pas le choix. »

Ainsi, Kelis les regarda s’éloigner silencieusement, son épée encore dans la main. Il savait que le père d’Ethuld désapprouvait que celui-ci sorte trop souvent et souhaitait au contraire qu’il reste chez lui pour étudier. Toutefois, le désir de liberté de son fils était trop grand pour l’empêcher de fuir, il aimait parcourir les rues de la ville et en découvrir les alentours à ses risques et périls. Lorsqu’il avait fait la connaissance de Kelis, c’était dans cette même clairière, pendant qu’il s’entraînait seul à l’épée comme lui avait ordonné son propre père, même adoptif, Draliwan, et depuis ils avaient pris l’habitude de se voir chaque jour, au grand désespoir de l’amie d’enfance d’Ethuld, qui apparemment partageait son quotidien et n’aimait pas être privé de son compagnon. Ils n’avaient pourtant pas l’impression de faire quelque chose de mal, Ethuld répétait souvent que voyager et se renseigner sur place était une meilleur façon d’apprendre que de rester cloîtré entre quatre murs, d’ailleurs lui-même était avide de récits et d’informations provenant d’autres régions, c’était pour ça qu’il appréciait tellement de rendre visite à Draliwan, et de pouvoir voir Kelis par la même occasion, ce dernier étant son seul ami. Quand ils s’étaient vus pour la première fois, Ethuld avait tout de suite deviner ses origines et lui avait posé mille questions, en particulier sur l’histoire de la forêt de gwenhwyfar qui apparemment gagnait en célébrité, mais Kelis ne savait apparemment rien là-dessus.

Le soleil couché, les ombres ne tardèrent pas à envahir les lieux. Peu à peu tout s’obscurcit, la rumeur du jour s’amincit pour faire place au silence intime de la nuit. Assis devant le feu, son père adoptif derrière lui, Kelis admirait les flammes se tordant en une danse macabre et surnaturelle. Le feu fascinait et terrifiait tout à la fois l’adolescent, il n’aimait pas quand son parent lui ordonnait de l’allumer, sans pour autant laisser paraître son mécontentement. Il savait trop bien combien Draliwan exploiterait ce point faible, ayant toujours été doué pour les trouver. Leur rencontre n’était pas inscrit dans sa mémoire, à vrai dire, il ne se souvenait que de bien peu de choses avant le jour où il fut sous sa tutelle. Il se rappelait des loups. Il se rappelait de l’odeur du sang et d’une chaire tendre sous ses crocs. Il se rappelait de l’odeur de la forêt et de la sensation humide de la neige sous ses pieds nus. Sans réaction, il sentit la main du fëalocë alors qu’il fixait rêveusement le brasier. Il lui semblait que ce dernier lui avait tout appris, comme s’il avait été stupide ou irréfléchi pendant son enfance. L’écriture, le calcul, la lecture, il lui avait inculqué tout ça. Et le maniement des armes. Mais pas la haine ni le sang froid. Les sentiments négatifs étaient innés chez lui. Un frissonnement parcourut son corps tandis que la main caressait de manière répétitive ses cheveux. Il se souvenait du jour où il lui avait coupé pour ensuite le vêtir d’habits de garçon.

« Qui suis-je ? » Demanda t-il comme tous les soirs.

« Tu es Kelis. Tu es mon fils. Je t’ai recueilli après que ton village de neishaan ait été détruit. »

S’ensuivait un temps où aucun des deux ne parlait. Peut-être parce que Kelis le croyait. Ou peut-être parce qu’ils savaient tous les deux que le plus âgé mentait.

« Non, jamais. »

Eirlys Naeryan ~ Chapitre 2

le 16/03/2008 à 14h40

Chapitre 2


~ Thème musical ~


Wolfen ~ E Nomine


 


   La montagne se dressait, droite et fière de toute sa surface blanche, impassible au vent cinglant caressant violemment ses flancs, agitant les cimes des arbres en une funèbre parade de feuilles et de branches. Et dans un coin reculé, dénué de toute verdure, là où un an plus tôt se tenait une chaumière petite mais accueillante, il n’y avait plus que le bois mort et recouvert de neige, parure immaculée et éclatante de pureté pour les deux défuntes ensevelies là. Hier encore, elles étaient de ce monde, y respiraient l’air et en admiraient le paysage laiteux, jusqu’à ce que la mort vienne les surprendre. L’avalanche avait duré un temps infini, un siècle durant lequel, plus bas, dans la forêt, une petite silhouette luttait contre les flocons en masse pour arriver le plus rapidement possible à son foyer, mais trop tard, petite fille, trop tard. Désolation et souffrance avaient déjà établies leur demeure en ces lieux, elles n’en furent que plus redoubler, et après avoir pleuré un père mort noyé il y avait de cela quelques mois, la neishaane s’effondra en silence pour hurler à l’intérieur la douleur causée par la perte de celle qui n’avait jamais été sa sœur de sang. Faonne, Faonne qui aimait tant être bercée par sa voix, la seule qui depuis la disparition de Therib daignait lui accorder de l’attention, la seule qui n’avait jamais eu peur d’elle et de ses cordes vocales… Quand elle rouvrit les yeux, Eirlys eut un regard pour le ciel nuageux d’où découlaient des larmes cotonneuses avant de s’intéresser à celui qui la surplombait et qu’elle appelait frère autrefois. Willen était rentré de la chasse et sa besace était gonflée par le poids des animaux morts qu’il s’était évertué à piéger et à tuer. Pour rien.


 


   Il ne la battit même pas comme elle s’y était attendue. Il se contenta de la fixer, de ses yeux noirs ressemblant tellement à ceux de sa mère, puis de murmurer.


 


« Toi et ton chant maudit… »


 


   Elle s’était redressée avec difficulté tant ses membres étaient goures à force d’être restés prostrés si longtemps dans la poudreuse recouvrant l’amas de planche. Puis, méthodiquement, elle avait fouillé sous ses habits trempés, avant d’en extraire une petite graine qu’elle avait contemplée longuement dans sa main gantée de cuir. Elle l’avait ensuite laissé tomber par terre et l’avait recouvert de neige grâce à ses pieds. Willen s’était contenté de lui jeter un regard méprisant.


 


« Qu’est-ce que tu fais ? »


 


« C’est pour l’âme de Faonne. »


 


   Elle n’ajouta rien de plus, car comment expliquer à cet ignorant que l’esprit de la future plante à venir veillerait sur l’âme de leur petite sœur ? Il ne dit rien et se contenta de s’éloigner à grands pas, trop en proie au chagrin pour se soucier de ses lubies. Elle le suivit sans un mot et ils passèrent la nuit au pied d’un grand chêne, se réveillant à tour de rôle pour ne pas mourir de froid. Aucune parole ne fut échangée. Leur tourment s’étendait bien au-delà des mots. Au matin, ils reprirent leur marche incessante, Willen connaissait la direction du village le plus proche, mais rien n’était moins sûr que de l’atteindre avant la tombée de la nuit. Quand leur père y partait pour acheter de la nourriture et des vêtements, il ne revenait jamais avant minimum trois jours, mais Therib n’était jamais parti au cœur de l’hiver. Aucun des deux n’osait se l’avouer, mais leur chance de survie était bien mince, si même un adulte ne pouvait se frotter à la saison impitoyable dans ces bois. Trois matins se levèrent. Rien. Le visage de l’aîné s’assombrissait de plus en plus, Eirlys le soupçonnait de ne plus retrouver son chemin, et de contenir sa haine envers elle aussi. Elle n’avait pas tord. Au quatrième jour, les coups pleuvérent, plus impitoyables qu’ils ne l’avaient jamais été entre eux, ce que lui cria Willen ce jour-là, Eirlys ne l’oublia jamais. Et lui non plus. Le septième jour, un chant s’éleva, brisant le calme apparent de la montagne, déchirant le hurlement du vent. Les troncs des arbres vibrèrent et une pluie d’oiseaux s’envola, filant à travers les flocons se déversant sur le monde. Il y eut un cri effroyable et magnifique de terreur. Et rien. Des traces rouges dans la neige, un souffle bestial avant la morsure. Un festin du cadavre encore chaud.


 


   Pendant deux ans, il n’y eut que le silence qui régna en ces lieux, même le vent s’était tut, ce qui n’empêcha pas les rumeurs sur la mystérieuse disparation de l’intégralité de la famille Naeryan d’aller bon train. De nombreux voyageurs passant par les environs ne furent plus jamais revus, et les quelques qui revinrent affirmèrent avoir découvert la maison en ruine avec, poussant entre les restes, des lianes de bruyère s’étendant à n’en plus finir. Le plus étrange restait les racontars sur la forêt non loin de là. Plus personne ne s’en approchait. Les cadavres de la fille cadette et de la mère avaient été retrouvés, mais aucune trace du fils et de la fille restant, on les supposait mort dans ces bois devenus impraticables tant les bêtes y demeurant semblaient être devenues enragées. Quelquefois, des rôdeurs plus vigoureux que le reste des personnes s’aventuraient plus loin entre les arbres, avant de revenir rapidement. Ils déclaraient sur le champ que le lieu était très certainement victime d’une quelconque malédiction et que mieux valait ne plus en approcher. Quand on leur demandait pourquoi ils répondaient tous avoir vu, sillonnant entre les troncs, parlant aux ruisseaux et aux animaux, chevauchant avec ces derniers, un être d’une totale blancheur aux yeux de feuille. Certains qui connaissaient mieux que les autres la famille Naeryan se souvinrent de la description de leur benjamine et la reconnurent dans ces récits, mais bien peu crurent que ce fut elle, croyant impossible à une enfant si jeune de survivre parmi les bêtes de cette façon. La version de l’esprit de neige malveillant resta de telle sorte que la forêt fut nommée la forêt de gwenhwyfar, la forêt de la blanche ombre, et son entité maléfique évoquée comme un prétexte pour ne pas laisser les petits enfants s’aventurer trop loin dans les bois, mais pas ceux-là. Ceux de la forêt de gwenhwyfar, plus jamais personne ne les traversa.


 


   Personne ? Ah, cela reste à prouver… Il y eut une personne, une parmi les nombreux curieux, qui s’intéressa de près à cette légende, plus qu’aucun autre parmi eux. C’était un fëalocë du nom de Draliwan Sew, un marchand ambulant, qui s’installait pendant des périodes indéterminées dans certaines villes afin d’y faire son commerce, puis en repartait aussi sec, traversant les villages, il s’y arrêtait pour faire du troc, mais s’en allait le même jour. On disait que sa connaissance de la géographie du monde était, de ce fait, plutôt grande, de même que sa propre culture. Dès qu’il revenait de voyage, d’ailleurs en revenait-il vraiment ? Il avait moultes de récits plus incroyables les uns que les autres à raconter, ou bien tout simplement les nouvelles des autres villes et continents, il était mieux au courant de la politique que la plupart des érudits. Cet étrange personnage se faisait toutefois discret lors de ses passages, n’élevant jamais le ton plus haut que celui de son voisin et ne clamant pas son savoir n’importe quand, ce qui le rendait encore plus appréciable entre autre. Le fait qu’il s’intéresse à ce qui se tramait dans la forêt de gwenhwyfar n’avait rien de surprenant en soi si on considérait que son stock d’histoires était peut-être en train de s’épuiser, et que les gens comme lui étaient toujours avides d’en apprendre plus sur les singularités de ce monde. Toujours est-il qu’après avoir entendu plusieurs versions de ces évènements, il partit en direction de la fameuse montagne. Et qu’il en revint, accompagné d’un jeune garçon aux cheveux blancs coupés court qu’il déclara avoir adopté. Depuis, le vent souffle plus fort que jamais dans la montagne, comme pour rattraper le temps perdu. 

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